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...
Quel est le privilège des morts?
L'amour, la vérité, les nuits en lumière ?
Mais je ne sais pas encore
Capital de la douleur
Laibach, Le privilège des morts (Kapital)
De la transphobie féministe...
La relation entre certains milieux féministes et les trans' n'est pas
toujours au beau fixe. En France, je n'ai pas trop entendu parler de «gros
clash», bien qu'occasionnellement la transidendité d'une personne puisse être
une bonne façon de s'attaquer à elle plutôt qu'aux idées défendues — c'est
surtout dans des débats sur la prostitution, toujours plutôt tendus, que j'ai
vu ce type de comportement, du genre «unetelle qui est prostituée et
réglementariste oublie de préciser qu'elle est un homme» — ou qu'il me semble
avoir déjà eu des échos sur l'exclusion d'un ou une trans' dans un évènement
non-mixte.
En lisant des blogs et quelques forums américains, j'ai pu me rendre compte
que la situation là-bas semblait beaucoup plus clivée. Un nombre important de
femmes se revendiquent «womyn-born-womyn»[1], c'est-à-dire des
femmes nées femmes. L'évènement qui suscite le plus de controverse est un
festival annuel, le Michigan Womyn's Music Festival, qui est non-mixte et
n'accueille pas les femmes trans'[2]. Cela dure depuis
des années, et cela a suscité beaucoup de controverses, notamment des
protestations de trans' (mais pas que de trans'), qui ont organisé un Camp
Trans[3] à côté.
Bien entendu, si les arguments pour exclure les trans' sont parfois
compréhensibles, c'est quand même très souvent de la transphobie à peine
masquée derrière une petite couche de féminisme radical.
Les rapport houleux entre certaines féministes et le mouvement trans' (et,
de fait, d'autres féministes, il convient le préciser) n'est pas limité à
cela ; il y a une rhétorique assez présente à laquelle on a échappée ici
qui explique que les trans' sont des agents du patriarcat infiltrés chez les
femmes. La figure la plus emblématique à ce niveau me semble être Janice
Raymond, auteure de The Transsexual Empire: the making of the she-male. Je ne
résiste pas au plaisir malsain d'en citer un court extrait :
Tous les transsexuels violent les corps des femmes en réduisant la forme
féminine réelle à un artefact, s'appropriant ce corps pour eux...
... à la transphobie transsexuelle...
Face à cela, un certain nombre de trans' ont des réactions avec lesquelles
je suis en total désaccord. La première est d'expliquer que, d'accord, le
festival devrait être interdit aux transsexuelles non opérées parce qu'elles
ont un pénis et que c'est oppressant en tant que tel ; par contre que les
transsexuelles opérées devraient avoir le droit d'entrer.
Autrement dit, la transphobie, d'accord, tant que ça ne cible qu'une partie
des trans' ; et puis de toutes façons, ce sont des fausses trans', des
hommes en jupe.
D'autres réponses de trans', sans être aussi gênantes, me paraissent
incorrectes ; notamment le fait de dire que les trans' devraient avoir
accès au festival parce qu'elles sont une âme de femme dans un corps d'homme et
finalement ont toujours été des femmes.
Bref, ça reste très essentialiste.
... au transféminisme
Tout cela ne me semblait pas très enthousiasmant, jusqu'à ce que je tombe
sur un texte d'Emi Koyama sobrement intitulé The
Transfeminist Manifesto.
En plus de répondre à certains reproches concernant les trans', par exemple
le fait de chercher à être un modèle de féminité pour les femmes trans' (ce qui
peut être vrai, mais est souvent dû à un besoin de «passer» pour ne pas être en
danger, harcelée, etc.) et de rappeler des choses qui ne concernent pas que les
trans' (par exemple, pour rester sur la féminité, qu'il n'est pas nécessaire
pour être féministe de chercher à se débarasser totalement de toute
ressemblance avec le modèle de la femme, même s'il est effectivement bien de
remettre ce modèle en question), ce que j'ai bien aimé dans ce texte est qu'il
aborde la question du «privilège masculin» des trans' d'une façon
intelligente.
En effet, des féministes reprochent aux femmes trans' d'avoir été élevées
comme des garçons et donc d'avoir «hérité» de privilèges masculins.. Face à
cela, une réponse facile des trans' est de nier en bloc, car la masculinité
n'était pas vue comme quelque chose de positif. Là dessus, Emi Koyama réplique
que même si le privilège lié à la masculinité affecte les gens différement, il
est peu probable que les femmes trans' soient complètement passées à travers
les mailles du filet.
Qu'est-ce que c'est que ce genre de privilèges ? Par exemple, le fait
d'être éduqué pour avoir plus confiance en soi, être moins soumis, plus
«agressif», etc. Évidemment cela impacte tous les individus différemment ;
pour prendre mon exemple personnel, j'ai moins confiance en moi que la plupart
des femmes que je connais et je suis assez peu aggressive. Pour autant, je ne
prétends pas avoir été éduquée sans retirer aucun bénéfice de mon rôle de
garçon : par exemple, mes compétences en informatique dépendent du fait
que j'ai eu accès à un ordinateur très tôt, et il n'est pas forcément évident
que cela aurait été la même chose si j'avais été une fille à l'époque.
Plutôt que de nier le fait d'avoir reçu une éducation de garçon, le
manifeste transféministe part du principe qu'il faut avoir le courage de
reconnaître ce fait et de chercher à remettre en cause cette éducation et ce
«privilège».
Le manifeste transféministe traite d'autres sujets non moins intéressants,
comme le rapport au corps (opérations, hormones, etc.), les problèmes de
violence, etc., et propose une approche à mon avis intéressante de la
participation des trans' dans le mouvement féministe ; mais c'est sur
cette notion de privilège masculin que j'aimerais m'attarder un peu.
Privilège, privilège... Où est le problème ?
Sans vouloir retomber dans la méthode du déni que le manifeste dénonce, on
peut se demander : où est le problème ? Je pense qu'il est important
de questionner la notion de «privilège», même si c'est quelque chose que j'ai
surtout vu sur des blogs et sites anglais. Pour moi, il est très important de
faire la différence entre un privilège et une oppression.
Pour reprendre les exemples que j'ai donnés ci-dessus, le fait de savoir me
servir d'un ordinateur est sans doute pour partie le résultat d'un «privilège
masculin». Est-ce un problème ? Je ne pense pas[4], car le fait que je sache me servir d'un
ordinateur ne fait a priori de mal à personne.
À l'inverse, le fait d'être agressif, le fait de couper facilement la parole
aux autres, etc. peut rapidement en être un.
La différence entre les deux cas me semblent être que le second n'est pas
juste un «privilège» : c'est une oppression. Non seulement il y a un gain
personnel, mais surtout il y a un rabaissement des autres.
C'est la même chose pour, mettons, les «privilèges cisgenres» : avoir
des papiers d'identité dont le genre correspond au sien en est sans doute un.
Pour autant, c'est uniquement si quelqu'un refuse de reconnaître le genre d'une
personne trans' qu'il y aura une véritable oppression.
Je pense qu'il faut avoir une conscience des deux, ne serait-ce que pour se
rappeler que des groupes moins privilégiés existent ; ainsi, je suis
consciente que si je ne me fais jamais demander mes papiers d'identité, c'est
en bonne partie parce que je suis blanche. J'ai conscience que si j'ai des
chances de trouver un emploi sans trop de difficultés c'est parce que j'ai des
parents qui ont pu me payer des études.
Seulement, quand c'est une oppression, il faut aller plus loin : il
faut faire le maximum pour ne plus mettre ce comportement en jeu. Que ce
comportement ait été acquis par une éducation masculine ou pas ne change au
final rien à l'affaire. Si une femme cisgenre monopolise la parole, ce ne sera
pas mieux pour les personnes qui doivent se taire que si c'était un
homme ; même si, statistiquement, c'est plus souvent les hommes. C'est
pourquoi j'aurais tendance à penser qu'il faut remettre en cause ses
comportements en cherchant à savoir s'ils sont oppressifs plutôt que s'ils sont
masculins ou pas.
C'est peut-être un désaccord que j'ai avec ce que j'ai perçu chez certaines
personnes se disant «queer» — même s'il serait hâtif de généraliser étant donné
la diversité de choses que peut représenter le terme «queer». En effet il m'a
semblé que la remise en cause, la «déconstruction» se portait finalement
principalement sur les critères genrés «évidents», du genre les jupes, le
maquillage, la coiffure, les gestes, et pas assez sur ce qui est vraiment
problématique, c'est-à-dire ce qui est oppressif.
Au contraire, le mot «queer», «déconstruction» ou «réappropriation» peut
servir d'excuse à des comportements que j'estime oppressifs. Par exemple le
fait de réussir à être extraverti et à proclamer son identité est évidemment
une bonne chose ; mais cela ne peut pas servir d'excuse à une
monopolisation de la parole. Le fait de déconstruire son aspect soumis et de se
réapproprier une certaine agressivité est sans doute positif pour la personne,
mais cela ne peut en aucun cas servir d'excuse lorsque l'agressivité est
tournée non pas vers l'oppresseur mais vers d'autres opprimés.
Je pense qu'il est nécessaire de lutter contre toute, absolument toute,
forme d'oppression ; cela doit bien entendu se faire en respectant
l'identité de la personne et non pas en répliquant par une autre forme
d'oppression ; par exemple, si une femme trans' monopolise la parole, il
me semble qu'il faut le dénoncer ; en revanche s'exclamer que la femme
trans' montre en réalité qu'elle est un homme est une autre oppression qui ne
vaut pas mieux que la première.
La situation des femmes trans' est sans doute un peu particulière à ce
sujet, puisqu'il y a toujours la crainte, l'épée de Damoclès que le moindre
comportement un tout petit peu oppressif (ou parfois, même pas) soit
immédiatement sanctionné par un verdict de masculinité. Il me semble important
de proclamer que nous, femmes trans', avons aussi le droit à l'erreur. Nous
pouvons être agressives alors que cela n'est pas nécessaire. Nous pouvons
monopoliser la parole. Nous pouvons avoir une réaction sexiste. Nous avons,
comme tout le monde, le droit de ne pas être parfait sans voir immédiatement
notre identité niée.
Et, comme tout le monde, nous avons le devoir d'apprendre de nos erreurs et
de chercher à ne plus les commettre.
Post-scriptum : et les hommes trans', alors ?
Ce texte ne parle pour ainsi dire pas des hommes trans'. Je m'en excuse
platement. La première raison est que ce texte est inspiré par d'autres et
qu'eux-mêmes parlent en généralent très peu des FtM ; ce n'est pas une
bonne excuse.
En dehors de leur invisibilité, c'est peut-être aussi dû au fait que la
situation est très différente vis à vis des «privilèges» : un trans' n'a
pas eu une éducation avec un privilège masculin ; du coup la question se
pose différemment, puisqu'il ne s'agit pas de reconnaître ce privilège mais
d'aller à l'encontre de ce qui est la norme pour son genre en refusant de
profiter de l'oppression masculine.
Je serais preneuse de plus de lecture sur la façon d'aborder cette question
par les FtM, mais il me semble que, dans les deux cas, il s'agit de ne pas
prétendre oublier complètement le passé «dans l'autre genre» : dans le cas
des MtF, pour affronter lucidement les comportements oppresseurs qui ont pu
être issus de l'éducation sexiste ; dans le cas des FtM, pour rester
solidaires des femmes, même en n'étant plus identifiés ni reconnus comme
tels.