Histoire de changer un peu, et parce que j'avais promis, voilà un «billet» sur un groupe de musique que j'ai découvert assez récemment et dont je suis devenue total(itair)ement fan.
Laibach
Laibach est un groupe Slovène dont le nom vient du nom allemand de Ljubljana, la capitale de la Slovénie. Il s'est créé au début des années 1980 et, avec son imagerie totalitaire mélangeant éléments staliniens et nazis a provoqué pas mal de polémiques ; il a ainsi été interdit pendant plusieurs années.
Laibach s'est ensuite «exporté» en dehors de la Yougoslavie et a fait un certain nombre de «reprises» de tubes (de groupes comme Les Beatles, Queen, Opus) et en abordant de sujets divers dans ses albums, dont certains titres sont suffisamment évocateurs :
- Kapital (1992)
- NATO (1994)
- Jesus Christ Superstars (1996)
- WAT (2003) (WAT signifie ici «We Are Time» mais il est dur de ne par le rapprocher de «War Against Terror»)
- Volk (2006)
S'il y a bien évidemment des constantes dans la façon d'aborder les thèmes, dans l'imagerie totalitaire et déshumanisée, musicalement le style varie beaucoup selon les albums
NSK
Laibach fait partie d'un collectif artistique plus large, le NSK, Neue Slowenische Kunst, qui ne se limite pas simplement à la musique (même si Laibach est la composante la plus connue). Depuis 1991, ils son mêmes devenus un «État dans le temps», qui délivre des passeports.
Quelques clips
Histoire de profiter de l'aspect multimedia et Web 2.0 des blogs et de l'Interweb, voici deux clips, histoire de montrer ce que ça donne concrètement :
Tanz mit Laibach
Tanz Mit Laibach (qui est, il me semble, inspiré du morceau «Der Mussolini» de DAF) mélange «Dance» et totalitarisme.
Tanz Mit Laibach
Opus dei
Opus Dei, lui, est une reprise de «Live is life» d'Opus avec un côté peut-être un peu plus sinistre. Ils ont fait plusieurs reprises de tubes de rock version fascisante et je trouve ça intéressant comme reflexion sur le lien entre idéologie et art, en particulier la musique.
LAIBACH / OPUS DEI / LIFE IS LIFE
Un mot de conclusion
À cause de son imagerie qui passe de l'ultra stalinisme au fascisme en passant par le capitalisme démocratique occidental - et bien souvent les 3 à la fois -, Laibach a souvent été accusé de fascisme, accusation que leur refus de s'expliquer clairement n'a pas aidé à lever. En effet les membres continuent à jouer leur rôle dans les interviews (il n'y a qu'à voir cette magnifique interview qui date de 1984) et répondent, lorsqu'on leur pose la question : «Ce n'est pas évident ?»
Je ne vais pas faire long là dessus mais je vais citer un petit article du philosophe Slavoj Zizek, «Why Are Laibach and NSK not Fascists ?», qui date de 1993 :
The first reaction of the enlightened Leftist critics was to conceive of Laibach as the ironic imitation of totalitarian rituals; however, their support of Laibach was always accompanied by an uneasy feeling: "What if they really mean it? What if they truly identify with the totalitarian ritual?" -or, a more cunning version of it, transferring one's own doubt onto the other: "What if Laibach overestimates their public? What if the public takes seriously what Laibach mockingly imitates, so that Laibach actually strengthens what it purports to undermine?" This uneasy feeling is fed on the assumption that ironic distance is automatically a subversive attitude. What if, on the contrary, the dominant attitude of the contemporary "postideological" universe is precisely the cynical distance toward public values? What if this distance, far from posing any threat to the system, designates the supreme form of conformism, since the normal function of the system requires cynical distance? In this sense the strategy of Laibach appears in a new light: it "frustrates" the system (the ruling ideology) precisely insofar as it is not its ironic imitation, but over-identification with it - by bringing to light the obscene superego underside of the system, over-identification suspends its efficiency.
La première réaction des critiques de Gauche éclairés fut de concevoir Laibach comme l'imitation ironique de pratiques totalitaires ; cependant, leur soutien de Laibach était toujours accompagné d'un sentiment désagréable : «Et s'ils le pensaient vraiment ? Et s'ils s'identifiaient vraiment avec la pratique totalitaire ?» ou, une version plus habile, en transférant les doutes de l'un sur l'autre : «Et si Laibach surestimait leur public ? Et si le public prenait sérieusement ce que Laibach imite en se moquant, de telle façon que Laibach renforcerait en fait ce qu'il cherche à saper ?» Ce sentiment désagréable est nourri par la supposition que la distance ironique est automatiquement une attitude subversive. Et si, au contraire, l'attitude dominante de l'univers contemporain «postidéologique» était précisément la distance cynique envers les valeurs publiques ? Et si cette distance, loin de poser la moindre menace au système, était la forme suprême de conformisme, puisque le fonctionnement normal du système requiert une distance cynique ? Dans ce sens, la stratégie de Laibach apparaît dans une nouvelle manière : elle «frustre» le système (l'idéologie dirigeante) précisément en ce qu'il ne s'agit pas d'imitation ironique, mais de suridentification - en montrant en plein jour l'obscène sur-moi en-dessous[1] du système, la sur-identification suspend son efficacité.
Cela ne clôt évidemment pas le débat concernant Laibach, mais personnellement en tant qu'auteure et militante cette vision de l'ironie et de la parodie m'interroge et me semble intéressante.
À noter, pour ceux que ça intéresse, que si Laibach et le NSK ne s'expliquent jamais directement, ou en tout cas pas franchement clairement, le site du NSK recense un certain nombre d'articles (en anglais) qui, comme celui de Zizek, donne un éclairage sur leur approche.
PS: on me racomte dans mon oreillette qu'un groupe de metal industriel français dénommé le CNK a une approche inspirée de Laibach pour son dernier album, «L'hymne à la joie», qui par ailleurs vaut le détour.
PPS: tiens, il y au moins un autre camarade de la LCR qui écoute ça, je ne l'aurais pas parié :o) Par contre, ça ne fait manifestement pas l'unanimité à l'extrême-gauche.
PPPS : je suis allée au concert de Laibach à Marseille. J'avais quand même peur qu'il y ait pas de fachos et que l'ambiance soit du coup pas géniale. Résultat, avant le concert, Laibach a passé une dizaine de morceaux... soviétiques : l'Internationale, les partisans, la Varsovienne, la jeune garde, etc. Il y avait quand même quelques types à l'alllure un peu faf[2], ben ils tiraient un peu la gueule sur la fin[3] :o
(Billet légèrement mis à jour le 10 mars 2008)
(Billet légèrement mis à jour le 31 mars 2008)
Notes
[1] Désolée, je n'arrive pas à traduire mieux «obscene superego underside», si quelqu'un a une proposition...
[2] Cela dit, l'allure ça ne veut pas toujours dire grand-chose.
[3] Et ça, ça veut dire quelque chose, parce que quelqu'un qui n'aime pas ce genre de chants est au pire un fasciste, au mieux quelqu'un qui n'a pas de goût.