Pour continuer sur les textes que j'ai
écrits, cette semaine ce sera La faux et le
marteau, qui est une nouvelle assez courte, que je peux donc me permettre
de copier ici.
Le colonel Colin regardait les déserteurs alignés contre le mur lorsqu’il
s’aperçut de la présence de la femme, au bord de son champ de vision.
Du moins, il pensait que c’était une femme, mais elle avait un physique
plutôt androgyne. Si le colonel Colin ne l’avait jamais vue par le passé, il se
serait demandé ce qu’elle faisait là, mais il avait déjà eu l’occasion de la
croiser de nombreuses fois sur le champ de bataille. Quand bien même cela
n’aurait pas été le cas, le fait qu’elle était appuyée contre une faux dont la
lame était au sol aurait pu lui donner une idée de son identité.
Le colonel Colin se rappelait avec beaucoup de détails la première fois
qu’il avait vu la Mort. C’était pendant son service militaire, lorsqu’il avait
abattu un terroriste du coin qui voulait s’en prendre à son régiment avec un
cocktail molotov. Il n’avait aperçu la Faucheuse que pendant peut-être un quart
de seconde, mais l’image s’était gravée sur sa rétine à vie, et il n’avait
jamais douté de ce qu’il avait vu.
Au cours de sa carrière militaire, il l’avait recroisée à de nombreuses
reprises. Pour ce qu’il en savait, il était le seul à être capable de la voir.
Il considérait cela comme une sorte de privilège, et aimait à penser qu’il
avait une sorte de lien avec elle, peut-être en raison du nombre importants
d’ennemis qu’il lui avait envoyés.
Pour cette raison, le colonel sourit brièvement en voyant la Faucheuse
assister à l’exécution, puis il se mit à lister les noms des déserteurs et les
raisons de leur condamnation.
Ils étaient environ une vingtaine. Non seulement ils avaient refusé de se
battre, mais avaient carrément sympathisé avec les soldats ennemis. Le colonel
prononça quelques phrases dont il fut assez fier pour humilier les traîtres à
leur patrie, puis il donna l’ordre d’exécution.
Un des condamnés, plus brave ou plus illuminé que les autres, commença à
répondre :
« Je pisse sur la patrie ! Tous les hommes sont... »
Mais il n’eut pas le temps de terminer sa phrase car une balle l’atteignit
entre les deux yeux, et il s’écroula.
Le colonel jeta un coup d’œil satisfait et s’apprêtait à donner l’ordre de
ramasser les cadavres lorsqu’il entendit :
« ... frères. Si les voleurs qui sont au pouvoir... »
Il y eut de nouvelles détonations et le condamné qui avait manifestement du
mal à mourir se tut à nouveau. Avant de reprendre, en commençant à se
relever :
« ... veulent piller un autre pays, qu’ils le fassent... »
Nouvelle salve. Le colonel constata avec horreur que l’homme n’était pas le
seul à se relever, mais que tous les fusillés semblaient encore en vie, malgré
les trous dans leur peau et le sang qui coulait de partout.
« ... eux même », termina l’homme, non sans difficulté, car une balle
lui avait perforé la gorge.
Il était maintenant debout, tandis que les autres condamnés finissaient de
se relever. Un certain nombre des soldats qui avaient assisté au spectacle
avaient déjà lâché leur arme et pris leurs jambes à leur cou.
Le colonel Colin alla se planter en face de la Mort, qui était toujours
appuyée contre sa faux, et lui demanda :
« Bon sang ! Qu’est-ce qu’il se passe ? Pourquoi ils ne
meurent pas ?
— Vous pouvez me voir ? demanda la Mort, manifestement étonnée.
— Évidemment, sinon je ne vous parlerais pas ! s’emporta le colonel.
Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Il se passe, expliqua calmement la Mort, que je suis en grève.
— Quoi ? demanda le colonel. Vous ne pouvez pas !
— Si, je peux. Vous savez combien de morts vous m’avez envoyés depuis les
cinq dernières années ? Vous avez idée du travail que ça demande ?
Alors, voilà. Je suis en grève. »
Les morts, ou en tout cas ceux qui auraient dû l’être, s’approchaient
lentement du colonel, mais celui-ci ne leur prêta pas attention.
« Vous n’avez pas le droit ! s’emporta le colonel alors qu’un
non-mort posait sa main sur son épaule. Je vous ordonne de reprendre le
travail !
— Oh ? fit la Mort. Vous m’ordonnez ? Dans ce cas,
d’accord. »
Elle s’empara de sa faux au moment précis ou un non-mort mordait le colonel
au cou.
A noter que c'est une version légèrement raccourcie du texte initiale, qui
concluait une conclusion supplémentaire qui ne rajoutait pas grand-chose. Je
voulais le mettre aussii mais manque de pot, je ne le retrouve plus /o\
Ce texte date un peu (bon le précédent aussi, soyons honnête), et je l'avais
écrit un peu comme ça, sans trop me prendre la tête. Bizarrement, j'ai eu pas
mal de retours positifs dessus quand je l'ai posté sur InLibroVeritas.
Avec le recul je pense que l'aspect intéressant c'est justement qu'il est
court et basé sur une idée (la Mort qui fait grève), contrairement à beaucoup
d'autres de mes nouvelles qui servent finalement plus à "tester" si un
personnage peut faire des histoires intéressantes et pour commencer à m'y
familiariser. Du coup fatalement en général en tant que nouvelles elles sont
pas forcément géniales. Bref.
Bon sur ce texte je vois pas trop commenter étant donné que l'interprétation
est assez directe. La seule chose que je peux dire c'est que j'ai été inspirée
par un couplet de l'Internationale dont je suis vraiment fan :
Les rois nous saoulaien de fumée, paix entre nous, guerre aux tyrans.
Appliquons la grève aux armées, crosse en l'air et rompons les rangs. S'ils
s'obstinent, ces cannibales, à faire de nous des héros, ils sauront bientôt que
nos balles sont pour nos propres généraux.