(Billet mis à jour le 10 juillet 2008)
Ce billet poursuit un peu, et contredit peut-être partiellement, ma
réflexion commencée dans Pourquoi je suis trans'.
De la définition de «agenre»
Avant de commencer, je voudrais préciser quelques petites choses, pour ne
pas être mal comprise. D'abord, je ne suis pas très intellectuelle. Je lis peu
de textes vraiment politiques ou philosophiques fondamentaux. J'ai une idée
très floue de ce qu'est la théorie queer ainsi que, pour être honnête, de la
plupart des théories.
C'est pourquoi j'éviterai ici de parler de queer, parce que j'ai peur de ne
pas vraiment maîtriser le terme.
Je me contenterai du terme «agenre», qui est simplement le fait de ne se
retrouver ni dans un genre ni dans l'autre.
De la destruction des genres
Comme je l'ai dit, je ne suis pas énormément versée en théorie. Mais, tout
de même, je pense que le système de genre est un système oppressant, aliénant
et totalitaire qui dicte la façon dont on doit se comporter selon qu'on ait un
pénis ou un vagin (et qui mutile ceux qui ont quelque chose entre un pénis et
un vagin).
Je suis pour la destruction complète des genres. Pas immédiatement, parce
que ce n'est pas vraiment envisageable, mais à terme je ne pense pas qu'on
devrait avoir de rôle lié au fait qu'on soit un mâle, une femelle ou un
intersexe.
Et c'est pour cela que j'ai souvent été tentée de m'identifier comme trans
agenre : ni homme, ni femme, autre chose[1].
Du côté fluctuant de la subversion
Seulement, je pense maintenant que j'ai tort. Si j'étais identifiée comme
une femme grâce à un traitement hormonal, une épilation définitive et/ou une
corpulence moins importante, les choses seraient peut-être différentes. Et je
pense que dans, mettons, cinq ans, les choses seront effectivement peut-être
différentes.
Là, dire que je ne suis ni homme ni femme serait le plus subversif, du moins
c'est ce qu'il me semble, parce que ça me paraît être dans l'absolu le plus
subversif : dire «je n'ai pas de genre, je n'en ai pas besoin», c'est
attaquer le système de genre.
Mais en tant que trans' en transition, et même en début de transition,
puisque je n'ai encore eu droit ni à des hormones ni une épilation laser ni
évidemment à de la chirurgie, les choses sont différentes. Les gens me
voient comme ni l'un ni l'autre, plus ou moins. Parfois avec un côté
méprisant, parfois non. En revanche beaucoup, y compris pas forcément censés
être les pires réactionnaires, refusent de me voir comme une femme, parce que
autant ils pourraient accepter de voir une trans' hormonée et opérée comme une
femme, autant là ce n'est pas le cas.
Et du coup, il me semble que dans ces circonstances, dire «je suis une
femme» est plus subversif que dire «je n'ai pas de genre».
Là, si j'étais une marxiste compétente, il me semble que je devrais insérer
le mot «dialectique». Seulement, j'ai déjà dit que j'étais nulle en
théorie ? Il se trouve que je n'ai jamais compris non plus le sens exact
de ce mot. Il me semble juste qu'il y a une incohérence entre le genre dans
lequel je suis vue et celui dans lequel je me ressens. Cet écart qui peut être
dur à vivre quotidiennement a néanmoins, à mon avis, un intérêt : c'est
qu'il remet en cause le système de genre.
De mon identité
Bien sûr je ne choisis pas mon identité de genre uniquement en fonction de
mes convictions politiques et de ce qui est le plus efficace à un instant t
pour essayer de les faire avancer un peu (sinon, je ne devrais logiquement pas
prendre d'hormones ; pourtant si je n'en prends pas c'est uniquement parce
que l'équipe officielle me fait poireauter).
Mais, ça joue. Et la réflexion politique me fait aussi remettre en question
ce qui a fait que je me considérais de telle ou telle identité.
Le fait de se définir «ni homme ni femme» me semble ainsi partiellement être
dû au fait qu'il est pour moi plus facile à l'heure actuelle de l'accepter
comme ça. Par exemple il est plus glorifiant de me dire «je n'ai pas envie
d'aller dans une réunion non-mixte femme car je ne me considère pas comme une
femme, ah ah, je suis agenre, queer» que «j'ai envie d'aller dans une ag
non-mixte femme, mais je n'ose pas y aller car j'ai peur qu'on me rejette car
je suis trans'».
Donc voilà, je considère non seulement (comme c'était déjà le cas avant) que
j'ai autant le droit d'être considérée comme une «vraie» femme qu'une
femme bio ; mais maintenant, en plus, je décide de l'appliquer
[2].
Je suis une femme, et cela implique le fait d'être reconnue comme une femme
même quand je n'ai pas de maquillage, de jupe ou de tee-shirt dit
«féminin».
Mise à jour du 10 juillet 2008 : après quelques mois
«outée», je ne ressens plus les choses de la même manière. J'ai trouvé que
beaucoup de personnes m'ont «acceptée» avec une certaine facilité, que ce soit
pour parler de moi au féminin ou pour mon changement de prénom. Mais en même
temps, j'ai l'impression que s'il y a un système assez tolérant au fait que je
puisse devenir une «femme» (je pense qu'avec quelques milliers de dollars, je
n'aurais pas trop de mal à me faire opérer et à changer d'état-civil), le fait
que je sois trans' est beaucoup moins accepté.
Un exemple concret, c'est les formulaires, dont l'apogée est ce qui est au
final marqué sur la carte d'identité. Il y a masculin, il y a féminin. Il y a
homme, il y a femme. Or, autant je ressens le besoin de parler de moi au
féminin, etc., j'ai l'impression que rentrer dans la catégorie «femme» revient
à nier complètement mon identité trans'. Or, elle est importante pour
moi : ce n'est pas juste une transition d'un état à un autre, c'est bien
plus que ça.
Et je ressens comme une énorme violence de devoir choisir entre «homme» et
«femme» sur un formulaire, même si j'ai le droit de mettre la case «femme».
Du coup, à la réflexion, je ne suis pas une femme. Ce qui ne veut pas dire
que je sois sans genre : je parle au féminin, je m'habille de fait avec
des vêtements plutôt associés à la féminité (sauf pour les chaussures), et si
je dois le faire, je me définirais de genre «féminoïde», comme «une trans'» ou
«une pasfemme». Si on prend le cliché un peu pourri comme quoi les hommes
viennent de Mars et les femmes de Vénus, alors je serais sur un satellite de
Vénus (sauf que autant cette jolie métaphore marcherait bien dans l'autre sens,
en satellite de Mars, puisque je pourrais dire que je suis sur Phobos ou
Deimos, autant là, vu que techniquement Venus a pas de satellite connu, ça
tombe un peu à plat).
Voilà, petite mise à jour pour ceux que mes tergiversations
transidentitaires intéressent.