Le titre, pour ceux qui n'auraient jamais entendu parler de ce merveilleur livre, est une référence à «L'empire transsexuel» de Janice Raymond, qui explique comment les transsexuels colonialisent l'identité et la culture féminine. Je ne résiste pas à citer une phrase que j'adore :

Tous les transsexuels violent les corps des femmes en réduisant la forme féminine réelle à un artefact, s'appropriant ce corps pour eux-mêmes. Les transsexuels coupent simplemennt le moyen le plus évident d'envahir les femmes, pour paraître non-invasifs.

Bon, je vous rassure, je ne vais pas parler de ce bouquin plus longtemps, parce que je ne pense pas que les trans' colonialisent l'identité des femmes.

En revanche, je pense qu'il y a une certaine colonisation de certaines identités dans certaines cultures sous le terme occidental de «transsexuel», dont j'ai vu quelques exemples dans des news ces jours-ci.

Commençons par la moins pire :

Des toilettes pour les élèves travestis

Tous les matins, avant d’aller en cours, les élèves du lycée Kampang, dans une région rurale de Thaïlande font un petit tour aux toilettes. Les toilettes des filles d’un côté, celles des garçons de l’autre et… celles pour les travestis au milieu, symbolisées par une silhouette coupée en deux, moitié homme en bleu et moitié femme en rouge. Des toilettes réservées aux plus de 200 garçons qui se considèrent comme «transgenre». Les «katoey», nom thaïlandais des transgenres «pourront aller aux toilettes tranquillement sans avoir peur qu'on les regarde, qu'on se moque d'eux ou qu'on les pelote», souligne le directeur de l'établissement.

Au moins, là, on utilise le terme thaïlandais (katoey ou kathoey), et on fait le lien avec le terme «transgenre», qui a au moins l'avantage d'être suffisamment large et flou pour être a priori capable de les inclure, même si je ne suis pas persuadée que dire que le terme «katoey» est «le nom thaïlandais des transgenres» soit vraiment pertinent.

Un autre article sur le même sujet est un peu plus problèmatique :

Une école secondaire de la Thaïlande a installé des toilettes destinées au «troisième sexe».

Cette décision a été prise après que la direction eut découvert que 10% des garçons qui fréquentent l'école se considèrent comme transsexuels et n'aiment pas utiliser les toilettes pour les garçons.

Le directeur de l'école explique à la BBC que la situation était une source de distraction pour ces jeunes garçons.

«C'est bien que l'école nous voit comme nous sommes», déclare un jeune transsexuel.

Cette fois-ci, non seulement on n'a plus le terme thaïlandais, et surtout on utilise le terme «transsexuel» à la place de transgenre. Transsexuel, c'est quand même beaucoup plus restrictif, et pour le coup ça ne correspond plus franchement. On fait rentrer dans une définition occidentale (et qui vient du monde médical) une réalité qui n'y rentre vraiment que très moyennement.

Pour finir, un autre article en anglais parle d'un rassemblement religieux des Hijras en Inde. Ou plutôt, c'est moi qui le déduis, parce que l'article ne parle que de «transsexuels». Là encore, c'est assez aberrant, puisque la majorité des Hijras ne sont pas transsexuels, et la plupart, si j'ai bien compris, se voient comme ni homme ni femme ou d'un troisième genre et n'essaient pas de «passer» pour des femmes.

Accessoirement il y a un rapport à la religion et au système de caste que je ne maîtrise certainement pas, mais qui explique pourquoi il y a ce genre de rassemblement religieux. La base même de ce rassemblement n'a aucun sens si on l'analyse juste en terme de «transsexuels».

Bref, tout ça pour dire que je trouve dommage, simpliste, et au final colonialiste la tendance à vouloir faire rentrer dans les termes occidentaux des réalités qui n'y correspondent pas (ou pas entièrement), sans même chercher à expliquer qu'il y a des «nuances». C'est nier la spécificité de ces identités et de ces cultures.