Dans un certain milieu «lgbt» radical il me semble qu'on parle beaucoup de déconstruction ; en particulier de déconstruction de genre. Je n'ai pas grand-chose contre. Personnellement, je trouve que ça a des limites et que c'est quand même beaucoup parler pour ne pas faire grand-chose, mais comme on dit, chacun fait ce qu'il veut, ou en tout cas se pose les questions qu'il veut et se définit comme il veut.

Par contre, à la longue, ça m'énerve un peu qu'on m'explique que je suis dans cette approche.

Prenons un exemple concret.

Je porte des jupes. C'est un fait.

Il y a des raisons pour lesquelles je porte des jupes ; ou en tout cas on essaie parfois d'en trouver. Et les raisons que l'on me prête en disent souvent plus sur la personne qui formule l'hypothèse que sur moi. Dans le milieu «hétéro» pas conscient des problématiques de genre, par exemple, on m' a souvent sorti que c'était parce que je viendrais d'Écosse[1], pour faire samouraï ou parce que je serais «excentrique» ; dans le milieu «trans», l'hypothèse est souvent que c'est parce que je suis trans', ce qui me paraît la raison la plus plausible [2]; et enfin dans le milieu dont je parlais ci-dessus on avance que ce serait par déconstruction de genre.

Je peux comprendre qu'il y ait confusion entre une trans mtf en début de transition, pas super visible et un homo au look «folle» qui porte des jupes aussi. La différence n'est pas super visible. (Elle est, cependant, perceptible ; il est significatif qu'aux UEEH par exemple 100% des trans' m'aient adressée la parole en me parlant dans le bon genre et 98% des non-trans' dans le mauvais).

Cependant, quand je parle de manière répétée au féminin, que j'essaie de corriger quand les interlocuteurs se trompent (pas assez fort, parce que je suis timide), ou que je dis clairement que je suis trans', la persistance dans les erreurs et à parler de déconstruction de genre me pèse un peu.

Du point de vue du genre, je me considère un peu comme le chat de Schrödinger.

C'est-à-dire que certaines personnes (notamment, donc, le milieu gay radical) me prennent pratiquement comme un exemple vivant de personne à la fois masculin et féminin, tout comme le chat de Schrödinger est pris comme exemple de la théorie quantique pour dire qu'un truc peut s'être s'être produit et ne pas s'être produit en même temps, tant qu'on n'a pas regardé.

Comme pour le chat de Schrödinger, schrodinger_s-lolcat.jpgc'est simplement que les gens n'ont pas compris.

Schrödinger prend l'exemple de ce chat parce qu'il ne croit pas en la théorie quantique. C'est une démonstration par l'absurde : un chat est mort ou il est vivant, ce n'est pas décidé au moment où on regarde dans la boîte ; c'est juste qu'on ne sait pas. (Il se trouve que Schrödinger avait tort, mais ce n'est pas le débat.)

De même ce n'est pas parce qu'une personne ne sait pas quel est mon genre que ce genre n'est pas défini et que je serais les deux en même temps.

Je suis de genre féminin. Point.

Il n'y a pas de déconstruction de genre là dedans ; puisqu'au contraire toute la difficulté pour moi a été d'accepter ce fait. Il y a déconstruction éventuelle de certaines habitudes que l'on m'a fait prendre, mais pas de mon genre. Quand je porte une jupe je ne «déconstruis» pas mon genre : je l'affirme.

Après on pourrait se poser la question de pourquoi je me suis construite comme ça ; je ne crois pas que ce soit de naissance, mais je ne saurais pas expliquer dans le détail comment ça s'est fait.

Dans l'ensemble, je vois à peu près, mais dans le détail non. Dans l'ensemble, c'est le résultat complet du système binaire de genre : on est un homme ou une femme. Je ne rentre pas dans le modèle masculin, ergo je suis une femme. Le côté subversif, déconstruction, queer, là-dedans, on repassera.

La déconstruction, pour moi, ce n'est pas l'utopie tant vantée par ceux qui ont ce mot à la bouche. C'est la proposition, voire l'imposition, implicite ou explicite, de me «déconstruire» pour être peut-être un homme «marginal», «bizarre», «pédé», «qui se travestit chez lui» ou je ne sais quoi ; mais en tout cas pour ne pas être une femme.

Parce que finalement, maintenant, on arrive à tolérer assez facilement (en particulier dans le milieu gay) un type marginal, bizarre, pédé ou qui se travestit chez lui : après tout, chacun fait ce qu'il veut, tout le monde est gentil, tout le monde est tolérant. Par contre, lorsque cette personne prétend être une femme, la tolérance abstraite devient plus compliquée et c'est, pour le coup, très binaire : soit on accepte et on fait l'effort de parler de cette personne dans le bon genre et de la considérer comme une femme ; soit on refuse et il n'y a plus d'hypocrisie possible, on ne peut plus se cacher derrière la troisième voie de la «tolérance» qui ne demande aucun effort.

Autrement dit : je n'ai absolument rien qu'on m'explique que je fais de la déconstruction de genre parce que je ne porte pas de maquillage, ou parce que je ne me rase pas les jambes ; en revanche, si c'est parce que je porte une jupe ou des bas, j'ai du mal à ne pas trouver ça insultant, parce que ça veut dire qu'au final, on me considère toujours comme un mec.

Notes

[1] J'ai des origines lointaines écossaises, cela dit, mais à moins que ça ne soit génétique, ça ne vient pas de la.

[2] Même si on pourrait se demander si je porte des jupes parce que je suis trans' ou si je suis trans' parce que je porte des jupes ; mais en tout cas je pense que si je n'étais pas trans, je n'aurais jamais porté de jupe.